CLAUDE LE ROY : L’INTERVIEW – REVELATION DU 18 NOVEMBRE 2015

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DURBAN, SOUTH AFRICA - JANUARY 28: Coach: Claude Le Roy during the 2013 African Cup of Nations match between Congo DR and Mali at Moses Mahbida Stadium on January 28, 2013 in Durban, South Africa. (Photo by Steve Haag/Getty Images)

Il est 13h, mercredi 18 novembre 2015, à Brazzaville. Comme convenu, le matin, par le truchement du chargé des médias de la Fécofoot (Fédération congolaise de football), Emmanuel Kaba, Claude Le Roy descend dans le hall de l’hôtel Ledger, pour honorer le rendez-vous qu’il avait accepté, exceptionnellement. Lendemain d’une décision importante, car la veille, après le match, il a confié à l’Agence France Presse: «Après deux années formidables, j’ai décidé de partir vers d’autres aventures».

Le Roy est presqu’aphone. Et pendant une demi-heure, il se livre, touchant, captivant et émouvant. Ses relations avec la Fécofoot, les joueurs, ses joies, ses peines, son avenir, il n’occulte aucune question. Interview-révélation.

*Claude Le Roy, confirmez-vous l’information de l’AFP?
**Oui, pour des raisons x, y, j’ai décidé de partir, car, de toute façon, c’est un contrat qui se termine. J’ai passé avec des gens deux années exceptionnelles, ici au Congo, mais il ne faut pas être dans l’angélisme. Je n’ai eu de bonnes relations qu’avec  le staff technique, les joueurs et le gouvernement…
*Pourquoi l’avoir annoncée le soir de la qualification?
**Je voulais, d’abord, me concentrer avec mon staff sur les deux matchs contre l’Ethiopie. L’objectif était de se qualifier, il est atteint. Je peux donc partir sereinement avec un bilan que je pense assez positif. Nous pouvons partir la tête haute avec Sébastien Migné, mon adjoint, en étant fiers des joueurs, qui ont été formidables.
*Qu’est-ce qui a motivé votre décision?
**C’est un secret de polichinelle de dire que j’ai eu des difficultés à travailler avec la fédération, mais sans que cela soit violent ou aigu. Moi, j’ai besoin de me sentir dans un environnement gentil (ça peut paraître un mot désuet), sympa, généreux. Je ne ressentais plus ça, au niveau des gens chargés de gérer le football dans ce pays. Les relations étant quasiment inexistantes avec eux, dans ces cas-là, c’est toujours mieux de se retirer sur la pointe des pieds, en remerciant tout le monde.
*A-t-elle été prise depuis longtemps?
**Ma décision a été confortée, récemment, par des éléments précis que je ne voudrais pas déballer.
*Et au moment de partir, quel bilan tirez-vous?
**On était dans les 120e Fifa, on va être dans les 40e, le mois prochain. On était 29e au classement africain, on est 8e. On m’avait demandé de qualifier l’équipe pour la CAN, ce qui a été fait, au-delà de toutes nos espérances, en sortant, quand même, il ne faut pas oublier ça, le champion d’Afrique en titre, le Nigeria, en étant les premiers à gagner chez lui, depuis 45 ans, dans un match officiel. On est allé en demi-finales des Jeux africains, battus par le vainqueur du tournoi. On a raté, pas perdu la médaille de bronze, aux tirs au but face au Nigeria. Mieux, je laisse le Congo premier dans son groupe de qualification pour la CAN 2017, puis je le qualifie pour le dernier tour du Mondial 2018. Par ailleurs, dans l’équipe qui a été alignée, hier, qui ne semblait pas convenir à certains, parce que quelque fois un professionnel moyen ici est plus estimé qu’un local de talent, sept joueurs ont démarré en équipe nationale avec moi. Durel (NDLR : Avounou), par exemple, qui est un cas quasiment unique au monde, n’a jamais joué un match de championnat au Congo, et pourtant, il a été un des joueurs les plus performants. J’ai mis en place un staff technique et un encadrement médical de haut niveau. Ces gens ont grandi et sont, maintenant, opérationnels pour structurer le plus haut niveau. Les joueurs sont mis dans les meilleures conditions de soins, comme dans les clubs professionnels.
*Vous semblez trouver trop excessif le jugement porté sur certains de vos joueurs.
**Il faut que le public change ses paramètres pour juger des qualités des joueurs et qu’il ait beaucoup d’estime et de respect pour les locaux. Il y a des jeunes qui ont été, à un moment ou à un autre, titulaires. Et c’est ma grande fierté; c’est pour ça que j’ai été très touché de voir des joueurs venir me voir, très abattus, en me disant il ne faut pas partir. C’est très émouvant, j’avais une relation  très forte avec les joueurs. On a beaucoup travaillé, les gens ne se rendent pas compte. Mais, c’est compliqué, dans un pays où il n’y a pas de championnat -c’est invraisemblable- depuis deux ans. Il y a un centre de formation exceptionnel, mais qui n’a dû fonctionner que trois mois sur seize. Comment alors peut-on travailler comme ça, alors qu’il n’y a que le travail qui paie. Pour être véritablement au haut niveau partout, il y a encore du boulot à faire.
*Vous avez pris les Diables-Rouges au bas de l’échelle. Concrètement qu’avez-vous changé dans cette équipe?
** Ce serait prétentieux que, moi, je juge ce que j’ai changé. C’est aux autres, au staff technique, aux joueurs, à tous mes collaborateurs, etc. Moi, j’ai donné toute ma passion, tout ce que j’ai. On a beaucoup travaillé, tactiquement, beaucoup travaillé, techniquement. Il y a  encore des paliers à franchir dans la récupération collective, le repli défensif, la communication défensive. J’ai mis en place une équipe qui fait ce que j’aime et ce pourquoi je travaille, depuis toujours, mettre beaucoup de buts, ce qui est très attractif, qui est spectaculaire. Et moi, c’est la seule chose qui m’intéresse. Je préfère gagner, en encaissant beaucoup de buts que gagner par 1-0.
*Vous avez obtenu de bons résultats, quel a été votre secret pour diriger cette équipe?
**Il n’y a pas de secret. Il y a à trouver les bons joueurs, la bonne articulation, la bonne complémentarité. Vous savez, une équipe de football, ce n’est pas toujours les meilleurs joueurs les uns à côté des autres, ce sont les plus complémentaires et ceux qui ont, dans l’état d’esprit, les plus grandes valeurs. Ces joueurs, ils sont exceptionnels dans le comportement, dans les valeurs: humilité, simplicité, solidarité, discipline. Et la discipline, c’est une évidence. Or certains l’oublient.

On a permis à beaucoup de joueurs de franchir des paliers

*Vous aviez un groupe sans de très grands joueurs, du moins des joueurs de niveau exceptionnel. Comment en avez-vous tiré le meilleur parti?
**Ça, c’est le métier d’un entraîneur, de tirer la quintessence des qualités des joueurs. Ne dites-pas sans grands joueurs, ce sont des joueurs, peut-être pas très connus, mais des joueurs de grand talent. Bifouma est un joueur au talent exceptionnel; ça peut faire un des plus grands attaquants dans les championnats européens. Fodé Doré, dont personne ne voulait, en portant sur lui des jugements de valeur insupportables, je l’ai imposé et il est redevenu un titulaire en Ligue 1, en France. Baudry est passé de nulle part à la 1ère division, en Belgique. Babélé est devenu un titulaire indiscutable. Merveil a été recruté par les Léopards. Moïse, chassé sur les rumeurs malsaines, malfaisantes, a re-signé aux Léopards. On a permis à tous ces joueurs de franchir des paliers dans leur club, dans leur vie, dans leur carrière. J’ai oublié de parler de Kader, qui a commencé dans l’équipe nationale A avec moi. Desmond, il ne faut pas l’oublier aussi, un joueur de qualité ayant eu une rupture de tendon d’Achille, qui reviendra à un très bon niveau. Je pense toujours aussi à Bebhey-Ndey, qui a laissé sa carrière sur un terrain de football, en Egypte, et nous a donné aussi, au début, un coup de main, bien qu’étant âgé. Binguila, promis à un bel avenir; les gens pensent que je le néglige, bien au contraire, je le considère comme un joker. Mbaka, aussi, a été exemplaire, dans le comportement.
*En prenant vos fonctions, vous aviez dit que vous serez le seul patron dans le domaine technique. Comment cela s’est-il passé dans les faits, est-ce que votre entourage a joué le jeu franchement?
**Je pense que tous ceux qui me connaissent savent qu’il ne peut pas en être autrement. Cela ne veut pas dire que je ne parle pas avec mon entourage. Je collecte les avis que j’écoute, j’écoute les gens et après, je choisi. Evidemment, le seul qui décide, c’est moi. Tous ceux qui voudraient pouvoir avoir des avis et qui postulent au poste de sélectionneur national, souvent, beaucoup ont additionné les incompétences.

J’ai plein de respect pour les joueurs

*Peut-on se comparer avec la Côte d’Ivoire, l’Algérie, le Sénégal, le Nigeria ou le Cameroun?
Pour le moment, c’est incomparable. Certains ont cinquante professionnels, tous presque titulaires dans les grandes équipes en Europe. Qu’on soit huitième africain, aujourd’hui, est presque un pur miracle. C’est pour ça, il faut tirer un grand coup de chapeau aux joueurs. Ils ont été formidables. J’ai été d’une exigence terrible, au niveau de la discipline, du comportement. En tout cas, j’ai plein de respect pour eux.
*Quelle est la partie invisible du rôle de l’entraîneur que l’on ignorerait?
**Il faut avoir le discours d’un entraîneur qui donne l’envie aux joueurs de se sublimer, leur expliquer pourquoi il faut faire des efforts, pourquoi il faut être concernés par la récupération collective, pourquoi quand on fait un remplacement, ce n’est pas un joueur qu’on sort, mais un joueur qu’on fait rentrer. Il faut leur expliquer tout ça, toujours et toujours. Les joueurs, il faut leur dire aussi la vérité, leur dire les choses telles qu’on les ressent et ne pas leur faire des cadeaux, quels qu’ils soient. Il n’y a personne de protégé. Et quand les plus fragiles se rendent compte qu’avec les plus prestigieux, vous avez la même attitude, tout est simple. Par ailleurs, le métier de l’entraîneur n’est pas seulement de demander au joueur de taper dans le ballon, c’est bien autre chose, notamment s’occuper de l’homme, pas seulement que s’occuper du joueur.

Les cimetières sont pleins de gens indispensables

*Certains de vos choix de joueurs ont été bruyamment contestés. Que répondez-vous à vos censeurs implacables?
**Les gens disent ce qu’ils veulent. Vu de la lune, tout cela n’est pas bien grave. Je ne me laisse jamais rentrer dans ces combats quelque- fois  d’incompétents.
*Si on vous redonnait la possibilité de refaire votre choix, que feriez-vous?
**Quel choix!
*Reprendre les Diables-Rouges, si on vous proposait un prolongement de contrat.
**Non, ma décision est prise. On est de passage. J’ai une phrase que je répète, souvent: les cimetières sont pleins de gens indispensables. Après moi, il y aura d’autres gens qui continueront le travail, mais qu’ils sachent que c’est un investissement de tous les jours. Il y a encore des joueurs à convaincre à rejoindre les Diables-Rouges, mais surtout, s’appuyer sur cette base-là, parce que vu les résultats, il n’y a que ça qui compte dans le football.
*Il se raconte que vous pourriez partir au Cameroun…
Contrairement à ce qui a été annoncé partout, je vous assure que je n’ai signé nulle part. Je n’ai pas voulu avoir le moindre contact avec qui que ce soit, avant ce match contre l’Ethiopie. Je suis resté complètement concerné par la qualification. Des gens m’ont appelé, mais j’ai dit que je ne peux pas vous parler. On ne peut pas suivre deux objectifs en même temps. J’ai dit que après, je serai à la disposition de tout le monde pour discuter.
*Et pour conclure.    
**Je ne suis pas plus indispensable qu’un autre. J’ai passé deux années de passion. J’aurai voulu convaincre d’autres joueurs, mais ça n’a pas été facile. Seul le ministre m’a aidé, personne d’autre. Le boulot va continuer, pour mon successeur…

Propos recueillis par Guy-Saturnin
MAHOUNGOU

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